LE long de l’homme enveloppé, couchée contre lui, Eléa attendait, calme, les yeux clos. Son bras gauche était nu, et le bras de l’homme avait été découvert sur quelques centimètres à l’emplacement de la saignée. Les quelques centimètres de peau dégagée étaient marqués de plaques rouges des brûlures en voie de cicatrisation.
Ils étaient tous là, les six réanimateurs, leurs assistants, les infirmiers, les techniciens, et Simon. Personne n’avait eu un instant la pensée d’aller se mettre à l’abri dans la montagne de glace. Si les mines et la Pile sautaient qu’adviendrait-il de l’entrée du Puits ? Pourraient-ils jamais ressortir ? Ils n’y pensaient même pas. Ils étaient venus de tous les horizons de la terre pour rendre la vie à cet homme et à cette femme, ils avaient réussi avec la femme, ils tentaient avec l’homme l’opération de la dernière chance dans les limites d’un temps inconnu. Ils disposaient peut-être de quelques minutes, ils ne le savaient pas, il fallait ne pas perdre une seconde, il fallait ne rien compromettre en se hâtant. Ils étaient tous liés à Coban par les cordes du temps, pour la réussite ou pour l’échec, peut-être pour la mort.
— Attention ! Eléa dit Forster, détendez-vous. Je vais vous piquer un peu, ça ne vous fera pas mal.
Il passa sur la saignée du bras un coton imbibé d’éther, et enfonça l’aiguille creuse dans la veine gonflée par le garrot. Eléa n’avait pas frémi. Forster ôta le garrot. Moïssov mit le transfuseur en marche. Le sang d’Eléa, vermeil, presque doré, apparut dans le tube de plastique. Simon eut un frisson et sentit sa peau se hérisser. Ses jambes mollirent, ses oreilles bourdonnèrent et tout ce qu’il voyait tourna au blanc. Il fit sur lui-même un effort énorme pour rester debout, ne pas s’écrouler. Les couleurs revinrent au fond de ses yeux, son cœur cogna et retrouva son rythme.
Le diffuseur crachota et annonça en français :
— Ici Rochefoux. Une bonne nouvelle : le vent faiblit. Vitesse de la dernière rafale : deux cent huit kilomètres à l’heure. Où en êtes-vous ?
— On commence, dit Lebeau. Coban va recevoir les premières gouttes de sang dans quelques secondes.
Tout en répondant, il dégageait les tempes de l’homme-momie, nettoyait avec délicatesse la peau brûlée, et lui ceignait la tête d’un cercle d’or. Il tendit l’autre à Simon. Les brûlures profondes du cuir chevelu et de la nuque rendaient difficile l’application des électrodes de l’encéphalographe, et aléatoires ses indications. Les cercles d’or, avec un médecin à la réception, pouvaient le remplacer avantageusement.
— Dès que le cerveau recommencera à fonctionner, vous le saurez, dit Lebeau. Le subconscient se réveillera avant la conscience, et sous sa forme la plus élémentaire, la plus immobile : la mémoire. Le rêve pré-réveil ne viendra qu’après. Dès que vous aurez une image, dites-le.
Simon s’assit sur la chaise de fer. Avant de baisser la plaque frontale devant ses paupières, il regarda Eléa.
Elle avait ouvert les yeux et le regardait. Et il y avait dans son regard comme un message, une chaleur, une communication qu’il n’y avait jamais vue. Avec... non pas de la pitié, mais de la compassion. Oui, c’était cela. La pitié peut être indifférente ou même accompagner la haine. La compassion réclame une sorte d’amour. Elle semblait vouloir le réconforter, lui dire que ce n’était pas grave, et qu’il en guérirait. Pourquoi un tel regard en un tel moment ?
— Alors ? lui dit Lebeau, bourru.
La dernière image qu’il reçut fut celle de la main d’Eléa, belle comme une fleur, ouverte comme un oiseau, qui s’ouvrait et se posait sur la mange-machine, disposée à sa portée afin qu’elle pût y puiser pour soutenir ses forces.
Et puis il n’y eut plus rien que ce noir intérieur de la vision fermée, qui n’est pas l’obscurité, mais une lumière endormie.
— Alors ? répéta Lebeau.
— Rien, dit Simon.
— Le vent est à 190, dit le diffuseur. S’il descend encore un peu, on va commencer à évacuer. Où en êtes-vous ?
— Nous vous serions reconnaissant de ne plus nous déranger, dit Moïssov.
— Rien, dit Simon.
— Cœur ?
— Trente et un.
— Température ?
— 34° 7.
— Rien, dit Simon.
Un premier hélicoptère s’envola, chargé de femmes. Le vent ne dépassait plus 150 km/heure et tombait parfois à 120. Un hélicoptère s’envola en même temps de la base Scott pour venir chercher les passagères à mi-chemin. Les deux appareils avaient rendez-vous sur un glacier qui coulait dans une vallée assez abritée, perpendiculaire au vent. Mais la base Scott ne pouvait servir que de relais. Elle n’était pas faite pour abriter une foule. Toutes les unités de la Force Internationale susceptibles de s’approcher des côtes sans trop de danger fonçaient vers le continent. Les porte-avions américains et le Neptune lâchèrent leurs avions verticaux qui foncèrent vers l’EPI. Trois sous-marins cargos russes porte-hélicoptères firent surface au large de la base Scott. Un quatrième, alors qu’il remontait, fut coupé en deux par la proue immergée d’un iceberg. Son moteur atomique enrobé de ciment descendit lentement vers la vase tranquille des grandes profondeurs. Quelques noyés remontèrent parmi les débris légers, furent brassés par les vagues et redescendirent à leur tour, bien emplis d’eau.
— Cœur quarante et un.
— Température 35°.
— Rien, dit Simon.
La première équipe de démineurs s’était posée à Sydney et était repartie. C’étaient les meilleurs, des Anglais.
— Ça y est ! cria Simon. Des images !
Il entendit la voix furieuse de Moïssov et dans l’autre oreille la Traductrice qui lui traduisait de ne pas crier. Il entendait en même temps, dans l’intérieur de sa tête, né directement dans son cerveau sans l’intervention des nerfs acoustiques, un grondement sourd, des coups, des explosions, et des voix effacées, comme enveloppées de brouillard, cotonneuses.
Les images qu’il voyait étaient floues, fondantes, en déformation constante, et semblaient vues à travers un voile d’eau teintée de lait. Mais parce qu’il avait déjà vu les lieux qu’elles représentaient, il les reconnaissait. C’était l’Abri, le cœur de l’Abri, l’Œuf.
Il essaya de dire ce qu’il voyait, à voix haute, mais modérée.
— On s’en fout de ce que vous voyez ! dit Moïssov. Dites-nous simplement : « Pas net », « Pas net », puis « Net » quand ce sera net. Et puis taisez-vous jusqu’au rêve. Quand ça deviendra cinglé, délirant, ce ne sera plus la mémoire passive, ce sera la mémoire en folie : le rêve. Ça sera juste avant le réveil. Signalez-le. Vous avez compris ?
— Oui.
— Vous dites « Pas net », puis « net », et puis « rêve ». C’est suffisant. Compris ?
— J’ai compris, dit Simon.
Et quelques secondes plus tard, il dit :
— Net...
Il voyait, il entendait net. Il ne comprenait pas, car il n’y avait pas de circuit de la Traductrice intercalé entre les deux cercles d’or, et les deux hommes qu’il voyait parler en gonda. Mais il n’avait pas besoin de comprendre. C’était clair.
Il y avait au premier plan Eléa nue couchée sur le socle, le masque d’or rabattu sur son visage, et Païkan qui se penchait vers elle, et Coban qui frappait sur l’épaule de Païkan et lui disait qu’il était temps de partir. Et Païkan se retournait vers Coban, et le bousculait, le repoussait au loin. Et il se penchait de nouveau vers Eléa, et posait doucement ses lèvres sur sa main, sur ses doigts, pétales allongés, reposés, dorés, pâles, fleurs de lis et de rosé brune, et sur la pointe des seins reposés, apaisés, doux sous les lèvres comme... aucune merveille dans le monde des merveilles n’est aussi doux et tendre et tiède sous les lèvres..., puis posait sa joue sur le ventre de soie, au-dessus du gazon d’or discret si mesuré, si parfait... dans le monde des merveilles aucune merveille n’était aussi discrète et juste, de mesure et de couleur, à sa place et de douceur, à la mesure de sa main qu’il posa, et sa main le couvrit et il se blottit dans sa paume avec l’amitié d’un agneau, d’un enfant. Alors Païkan se mit à pleurer et ses larmes coulaient sur le ventre d’or et de soie, et les coups sourds de la guerre qui broyait la terre autour de l’Abri entraient par la porte ouverte, parvenaient jusqu’à lui, se posaient sur lui, et il ne les entendait pas.
Coban revint vers lui, lui parla et lui montra l’escalier et la porte, et Païkan n’entendait pas.
Coban le saisit sous les bras et le releva, et lui montra au ciel de l’Œuf l’image monstrueuse de l’Arme. Elle emplissait le noir de l’espace, et ouvrait de nouvelles rangées de pétales qui couvraient les constellations. Le bruit de la guerre emplissait l’Œuf comme le grondement d’une tornade. C’était un bruit sans arrêt, un bruit de fureur continue qui cernait l’Œuf et la Sphère et se faisait un chemin vers eux à travers la terre réduite en poussière de feu. Il était temps, il était temps, temps, temps de fermer l’Abri. Coban poussait Païkan vers l’escalier d’or. Païkan lui frappa sur le bras et se dégagea. Il leva sa main droite à hauteur de sa poitrine, et du pouce, fit basculer le chaton de sa bague. La clé. La clé pouvait s’ouvrir. La pyramide pivotait autour d’un de ses côtés. Dans la tête de Simon, il y eut un gros plan, un immense plan de la bague ouverte. Et dans la base dégagée, dans le petit réceptacle rectangulaire, il vit un grain noir. Une pilule. Noire. La Graine Noire. La Graine de mort.
Le gros plan fut balayé par le geste de Coban. Coban poussait Païkan vers l’escalier. Sa main poussa le coude de Païkan, la pilule sauta hors de son logement, devint énorme dans la tête de Simon, emplit tout le champ de sa vision interne, retomba minuscule, imperceptible, perdue, disparut.
Païkan volé d’Eléa volé de sa mort, Païkan au bout du désespoir, éclata d’une fureur incontrôlable, faucha l’air de sa main en hache, et frappa, puis frappa de l’autre main, puis des deux poings, puis de la tête, et Coban s’écroula.
Le grondement furieux de la guerre devint un hurlement. Païkan leva la tête. La porte de l’Œuf était ouverte, et au sommet de l’escalier celle de la Sphère était ouverte aussi. De l’autre côté du trou d’or, des flammes flambaient. On se battait dans le labo. Il fallait fermer l’Abri, sauver Eléa. Coban avait tout expliqué à Eléa du fonctionnement de l’Abri, et toute la mémoire d’Eléa était passée dans celle de Païkan. Il savait comment fermer la porte d’or.
Il vola sur l’escalier, léger, furieux, grondant comme un tigre. Quand il arriva sur les dernières marches, il vit un guerrier énisor s’engager dans l’entrée de la porte. Il tira. Le guerrier rouge le vit et tira presque en même temps. En retard d’une fraction de temps infinitésimale. Ajoutée à chaque jour pendant des milliers de siècles, elle n’aurait pas construit une seconde de plus à la fin de l’année. Mais ce fut assez pour sauver Païkan. L’arme de l’homme rouge dégageait une énergie thermique pure. De la chaleur totale. Mais quand il appuya sur la commande, son doigt n’était déjà plus qu’un chiffon mou qui volait en arrière avec son corps broyé. L’air autour de Païkan devint incandescent et s’éteignit dans le même temps. Les cils, les sourcils, les cheveux, les vêtements de Païkan avaient disparu. Un millième de seconde de plus et il ne serait rien resté de lui, pas même une trace de cendres. La douleur de sa peau n’avait pas encore atteint son cerveau qu’il frappait du poing la commande de la porte. Puis il s’écroula sur les marches. Le couloir percé dans les trois mètres d’or se ferma comme un œil de poule aux mille paupières simultanées.
Simon voyait et entendait. Il entendit l’immense explosion provoquée par la fermeture de la porte, qui faisait sauter les labos et tous les abords de l’Abri sur des kilomètres, pulvérisant les agresseurs et les défenseurs et les ensevelissait dans la coulée des roches vitrifiées.
Il entendit les voix des techniciens et des animateurs qui, tout à coup, devenaient inquiètes :
— Cœur 40...
— Température 34° 8.
— Pression artérielle ?
— 8-3, 8-2, 7-2, 6-1...
— Bon Dieu, qu’est-ce qui se passe ? Il redégringole ! Il fout le camp !
C’était la voix de Lebeau.
— Simon, toujours des images ?
— Oui.
— Nettes ?
— Oui...
Il voyait nettement Païkan redescendu dans l’Œuf, se pencher sur Coban, le secouer, en vain, écouter son cœur, comprendre que le cœur était arrêté, que Coban était mort.
Il voyait Païkan regarder le corps inerte, regarder Eléa, soulever Coban, l’emporter, le jeter hors de l’Œuf... Il voyait et comprenait, et sentait dans sa tête l’horrible souffrance envoyée par la peau brûlée de Païkan. Il voyait Païkan redescendre les marches, tituber jusqu’au socle vide et s’y étendre. Il vit l’éclair vert illuminer l’Œuf, et la porte commencer lentement à s’abaisser tandis que l’anneau suspendu apparaissait sous le sol transparent. Il vit Païkan, dans un dernier effort, rabattre sur son visage le masque de métal.
Simon arracha le cercle d’or et cria :
— Eléa !
Moïssov l’insulta en russe.
Lebeau, inquiet, furieux, demanda :
— Qu’est-ce qui vous prend ?
Il ne répondit pas. Il voyait...
Il voyait la main d’Eléa, belle comme une fleur, ouverte comme un oiseau, posée sur la mange-machine...
— ... Avec le chaton de sa bague basculé, la pyramide d’or couchée sur le côté, et la petite cavité rectangulaire vide. Là, dans cette cachette avait dû se trouver la graine noire, la graine de mort. Elle n’y était plus. Eléa l’avait avalée, en portant à sa bouche les sphères de nourriture prises dans la machine.
Elle avait avalé la Graine Noire pour empoisonner Coban en lui donnant son sang empoisonné.
Mais c’était Païkan qu’elle était en train de tuer.